Les cabinets sans curiosité du nouveau pouvoir

13 juin 2012 | Par Stéphane Alliès et Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix, http://www.mediapart.fr/journal/france/130612/les-cabinets-sans-curiosites-du-nouveau-pouvoir

La République recrute. Plus de 500 postes sont à pourvoir. Des conseillers qui, à l’Elysée, Matignon et dans les ministères, feront dans l’ombre le quinquennat du premier président socialiste depuis François Mitterrand. Mediapart a passé au crible les listes parues au Journal officiel entre le 16 mai et le 13 juin : les 80 conseillers de l’Elysée et de Matignon, et les 306 noms des collaborateurs des ministres nommés jusqu’ici, sur un total attendu de 430.

Plus que jamais, les énarques et les grands corps de l’administration (Conseil d’Etat, Cour des comptes, Inspection des finances…) ont le pouvoir : 23 des 34 ministres ont un diplômé de l’Ena à la tête de leur cabinet. Deuxième enseignement : si le gouvernement est paritaire (pour la première fois de l’histoire) et si certains ministères ont fait un effort, les femmes ne représentent que 31 % des effectifs. Enfin, si plusieurs cabinets se targuent d’une certaine diversité car ils ont mêlé des diplômés de l’Ena à d’autres grandes écoles (Sciences-Po, Polytechnique, HEC…), les équipes sont largement blanches.

« Cela a été super violent » : la lutte pour les places

« C’est de la folie ! On a reçu des milliers de CV ! J’ai réussi à sauver ma tête mais j’ai dû me battre. » Le jeune énarque qui tient ces propos avait pourtant donné de nombreux coups de main durant la campagne et connaît bien le ministre avec lequel il travaille aujourd’hui. Cela a bien failli ne pas suffire. Ces dernières semaines, une intense lutte pour les places s’est déroulée dans les ministères. Une bataille feutrée, mais « super violente », qui a laissé sur le carreau beaucoup d’aspirants légitimes.

Hollande le 15 février à Rouen.© Thomas Haley

En cause : dix ans de disette sous la droite qui ont aiguisé frustrations et appétits. Mais aussi de nouvelles règles fixées par Matignon avec 15 conseillers maximum pour un ministre de plein exercice, 10 pour un ministre délégué. « J’ai reçu jusqu’à 10 CV chaque jour, je continue à en recevoir », témoignait vendredi dernier un jeune directeur de cabinet.
Constituer un cabinet relève de la gageure. En quinze jours, il faut à la fois recruter quelques politiques à la loyauté totale, sélectionner des forts en thème spécialistes des dossiers et s’attacher la bienveillance de l’administration en puisant dans les grands corps. Quand certains conseillers ne sont pas tout simplement imposés par Matignon ou l’Elysée. « Un cabinet, c’est l’équilibre de trois forces, énonce un énarque, conseiller dans un grand ministère. C’est l’entourage du ministre, le symbole que le ministre veut envoyer, l’administration qui demande des gages. On sait que ça se passera mieux si un des leurs est au cabinet. »

A travers des nominations, les ministres envoient aussi des messages politiques. Nicole Bricq (Ecologie) a ainsi recruté deux conseillers énergie : l’un sorti de l’autorité de sûreté nucléaire (et pas d’un opérateur alors même que les CV venus d’EDF et d’Areva se sont empilés au ministère), l’autre spécialiste des énergies renouvelables. « C’est le signe que nous prenons la transition énergétique au sérieux mais dans le cadre de la feuille de route de François Hollande. Notre cabinet n’est donc pas farouchement anti-nucléaire », explique un collaborateur.

Même esprit chez Arnaud Montebourg qui a recruté Fanny Létier, responsable du Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) pour animer la cellule de veille des plans sociaux qu’il a créée. A l’inverse, un de ses conseillers, Christophe Béjach, pourra rassurer les interlocuteurs patronaux : il vient de la Compagnie financière d’Edmond de Rothschild, spécialisée dans la gestion de fortunes.

Le triomphe des énarques

Mais l’essentiel est ailleurs. Si la plupart des ministres ne sont pas issus de la prestigieuse Ecole nationale de l’administration (Ena), leurs cabinets sont truffés d’anciens élèves, notamment aux postes à responsabilité : selon notre décompte, 23 d’entre eux ont choisi un énarque comme directeur de cabinet:

Sans compter les anciens de la fameuse promotion Voltaire, celle de François Hollande et Ségolène Royal, mais aussi de Michel Sapin, de Sylvie Hubac (directrice de cabinet de l’Elysée) ou de Pierre-René Lemas (secrétaire général de l’Elysée).

La promotion Voltaire de l’Ena© Reuters.

Le conseiller d’un ministre délégué fait ce constat abrupt : « Les grands ministères sont blindés d’énarques. » « Quand la gauche débarque au pouvoir, qui mieux qu’eux connaît les rouages de l’Etat ? justifie l’un d’eux. C’est vachement classique, c’est vrai, mais ils sont très bons pour ces jobs. » « On n’est pas des obsédés du diplôme mais sur des sujets techniques, les hauts fonctionnaires ont un indéniable savoir-faire », abonde un conseiller formé dans une grande école de commerce. Avec la limitation des effectifs imposée par Matignon, la prime aux énarques a fonctionné à plein. « Il nous fallait des compétences, et les meilleures. A 25, on aurait pu prendre plus de risque », admet un directeur de cabinet.
« Je ne voulais pas être le bureaucrate qui recrute un bureaucrate, mais c’est difficile… » Ce jeune directeur de cabinet, pourtant lui-même énarque, a bien tenté de recruter des profils venus de l’université. Mais il s’est parfois heurté à des habitudes de travail très différentes. Au contraire, les énarques parlent la langue de l’administration et maîtrisent les rouages de la décision politique. Utile pour instaurer le rapport de force avec les ronds-de-cuir. « Il nous fallait un cabinet très bon techniquement et solide pour ne pas être pris en défaut par l’administration sur la solidité juridique de nos décisions », explique un conseiller d’une ministre néophyte. Un autre soupire : « C’est comme ça la France, il faut afficher un minimum de galons… » Au point qu’un interlocuteur s’inquiète face à nos questions : « Vous savez, ce n’est pas parce qu’on a moins d’énarques qu’on est moins au niveau que les autres ! »
Au ministère délégué au budget, sur 10 conseillers, 5 sortent de l’Ena. Ils sont 40 % chez Marisol Touraine. Les énarques entourent aussi le ministre du travail et du dialogue social, Michel Sapin. Le directeur adjoint de cabinet, Nicolas Grivel, est un énarque de 34 ans. Certains sont encore plus jeunes. La conseillère “emploi des jeunes et des seniors”, sortie majore de l’Ena en 2010, a 27 ans. Le conseiller chargé du dialogue social, qui organisera donc la conférence d’Iéna les 9 et 10 juillet, est à peine plus âgé – 28 ans. Le cabinet de Marie-Arlette Carlotti, la ministre déléguée aux personnes âgées, est à peine constitué, législative difficile oblige. Mais sur les trois personnes nommées, deux sont énarques et l’autre sort de Sciences-Po Paris.

Un conseiller raconte comment s’est passé le recrutement : « Le dircab a souvent été imposé par Matignon ou l’Elysée. Puis il a constitué l’essentiel de l’équipe. Au passage il a coopté tous ses potes… » Bien souvent issus comme lui de l’Ena et des grands corps (le tout-puissant Conseil d’Etat, la Cour des comptes, l’Inspection générale des finances ou, dans une moindre mesure, l’Igas, l’Inspection générale des affaires sociales). « L’Inspection des finances et le conseil d’Etat ont imposé des gens, confirme un énarque d’un cabinet économique. Soit parce que l’inspecteur des finances (IGF) en poste dans une administration a toujours tendance à proposer un autre “IGF” pour être au cabinet. Soit parce que c’est le ministre lui-même, parfois en quête de légitimité, qui appelle les grands corps pour avoir des recommandations. »
A leur tour, les heureux « cooptés » peuvent pousser certains de leurs poulains. Difficile, dans ces conditions, d’être nommé sans être membre du sérail. Résultat, dit le directeur de cabinet d’une ministre, qui se présente lui-même comme un « énarque blanc à lunettes » : « Entre un conseiller qui connaît la politique de terrain dans une collectivité et un abruti du conseil d’Etat, c’est toujours le second qui a gagné. »

Mezzo voce pourtant, certains heureux élus des cabinets n’hésitent pas à remettre en cause cette domination de l’aristocratie républicaine. « Les membres des conseillers ont été choisis à la compétence, c’est vrai, analyse un directeur de cabinet. Mais en Allemagne ou aux Etats-Unis, on ne ferait pas les mêmes choix. C’est tout de même une vision très française de la compétence. » Lui-même énarque, ce dernier relativise les prouesses intellectuelles de ses pairs, pas toujours formés à la gestion d’équipes et qui n’ont parfois jamais goûté du terrain. Un autre diplômé de l’Ena qui a participé à la campagne présidentielle se fait plus perfide encore : « Pas mal de conseillers ont aussi été nommés parce qu’ils faisaient partie des courtisans. Ou bien parce qu’ils ont été malins pour s’attribuer la paternité de fiches que d’autres avaient rédigées. »

L’école nationale d’administration, Ena.© Reuters.

Après dix ans de droite, le recrutement de hauts fonctionnaires jugés brillants permet au pouvoir de se rassurer. Au risque d’un affadissement politique. « Les énarques ne feront pas d’erreur, ils sont intelligents, mais d’une intelligence prudente, s’inquiète le collaborateur d’un ministre. Combien ont fait des études à l’étranger ? Ils ont fait Sciences-Po et l’Ena, beaucoup habitent le VIIe arrondissement de Paris, ils vont y travailler, ils n’en bougeront jamais. Cela risque de nous coûter en matière d’innovation et d’audace. » « Je suis frappé par le poids des technostructures pures qui n’ont pas forcément une approche politique des choses… Cela donne quand même l’impression d’un envahissement par les grands corps », dit un directeur de cabinet.

Alors que la maîtrise des dépenses publiques sera une question politique essentielle du quinquennat, certains s’étonnent par exemple du choix de Rémy Rioux pour diriger le cabinet de Pierre Moscovici : « Certes il est plutôt à gauche, mais il est d’abord du Trésor », direction réputée pour son conservatisme, persifle un conseiller qui connaît bien les Finances.
Le risque avec “l’énarchie”, peste aussi un socialiste, recalé des cabinets, c’est qu’elle « ne fasse pas de politique, mais de la technique ». « C’est le jospinisme au pouvoir, prédit ce collaborateur parlementaire chevronné. Ils vont avoir l’impression d’avoir énormément travaillé – et ce sera vrai – et ils vont perdre les élections suivantes sans comprendre. Comme en 2002. » D’ores et déjà, un syndicaliste qui suit de près l’élaboration de la conférence sociale de juillet s’inquiète du poids de la « technostructure » dans les ministères sociaux : « Tant qu’il s’agit de mettre en œuvre des promesses de campagnes, ça ne pose pas de difficultés. Mais si ça pète dans les hôpitaux, s’il y a des conflits sociaux, ça risque d’exploser. C’est une sociologie vachement pesante. Il faut aussi des militants et des gens issus du mouvement social et du monde du travail. » « Il faut une hétérogénéité des profils. Sinon, le gros risque, c’est que l’administration décide car, en quinze jours, on est déjà pris dans la machine », décrypte aussi une conseillère.

Les anciens de la Jospinie ou de la Mitterrandie

Cela dit, il n’y a pas que des énarques dans les ministères. A leurs côtés, bien des nouveaux membres du gouvernement ont d’abord fait venir des hommes ou des femmes de confiance. Des lieutenants politiques ou assistants parlementaires qui les suivent depuis des années : Christophe Lantoine, un fidèle d’Arnaud Montebourg au Redressement productif ; Sébastien Gros venu d’Evry auprès de Manuel Valls (Intérieur) ; Matthieu Pasquio venu de Palaiseau à la Ville avec l’aubryste François Lamy ; Thomas Lardeau, un proche de Fabius, aux Affaires européennes du fabiusien Bernard Cazeneuve ; Nicolas Perrin au ministère délégué à la Famille de Dominique Bertinotti. Ils sont le plus souvent chef de cabinet. D’autres sont simples conseillers comme Laurianne Deniaud, ex-présidente du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) chez Lamy ; Caroline de Haas, fondatrice d’Osez le féminisme, auprès de Najat Vallaud-Belkacem, ou encore Bruno Julliard, ex-président de l’Unef, chez Vincent Peillon.

Stéphane Sitbon-Gomez, Bruno Julliard, Manuel Flam, Caroline De Haas© DR

Chez Cécile Duflot, le conseiller spécial Stéphane Sitbon-Gomez cohabite avec Manuel Flam, directeur de cabinet énarque et proche de Michel Sapin (donc des réseaux “hollandais”), avec deux conseillers d’Etat, un inspecteur général des finances et des profils plus militants comme Jacques Archimbaud, ancien conseiller de Dominique Voynet, nommé directeur adjoint du cabinet, et Adelaïde Colin, recrutée de Greenpeace pour la communication.

A Bercy, la jeune directrice de cabinet de Jérôme Cahuzac au Budget (elle a 34 ans) a tenu à recruter des CV bien fournis, mais aussi engagés sur le terrain politique ou dans la campagne de Hollande. Issue de l’inspection générale des finances, elle devra faire avec les conseils insistants et les dogmes d’une administration de Bercy, très jalouse de ses prérogatives. Même chose à l’Ecologie de Nicole Bricq, où la sénatrice a choisi l’atypique Géraud Guibert pour diriger son cabinet : énarque, Cour des comptes, mais aussi élu au Mans, ancien porte-parole d’Arnaud Montebourg lors de la primaire et cofondateur du pôle écologiste du PS. Michèle Delaunay, déléguée à la dépendance, a elle aussi choisi un énarque, Manuel Bougeard, mais qui est aussi militant socialiste dans la “banlieue rouge”, Vitry-sur-Seine.

La « diversité » passe aussi parfois par l’embauche d’« énarques différents ». « Notre dircab a fait l’Ena mais en interne », s’enorgueillit-on au ministère déléguée à la ville. A la famille, on se targue de n’avoir qu’un seul énarque, le directeur de cabinet, et « une moyenne d’âge de 35 ans, mêlant bac +2, bac +3, bac +5, ou Sciences-Po, Paris et province ». Au ministère délégué à l’économie sociale et solidaire, on explique qu’« on peut être énarque et militant, au PS ou avec un engagement dans le mutualisme, dans les coopératives ou le développement durable ». Un conseiller venu du Trésor est aussi fondateur d’une association spécialisée dans le recrutement de la diversité. Chez Michel Sapin, le dircab a été longtemps dirigeant d’EDF et un conseiller (militant de gauche) vient d’Alixio, la boîte de conseil aux entreprises fondée par Raymond Soubie, l’ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy.

Marisol Touraine a recruté une partie des experts du pôle social de la campagne (dont sa directrice de cabinet adjointe, Aurélie Lorrain-Itty, 34 ans, et issue de l’Igas) mais aussi des conseillers de la Caisse nationale d’assurance maladie, de l’hôpital, de la préfectorale ou du Conseil d’orientation des retraites, et une “plume” passée par HEC, Benjamin Griveaux, par ailleurs élu en Saône-et-Loire. Au ministère des sports, on dit avoir « une moitié issue de la haute administration et une moitié plus atypique originaire du privé ou de l’associatif ». Un conseiller concède : « Bon, ce n’est pas une mixité sociale hallucinante, mais au moins on a quelques parcours un peu différents. »

Lionel Jospin et François Hollande.© Reuters

Les anciens de la Jospinie ou de la Mitterrandie
Certes. Reste que la gauche a surtout joué la prudence. En témoigne le nombre de conseillers à avoir déjà écumé les cabinets sous Mitterrand ou, plus récemment, avec le gouvernement de Lionel Jospin. « C’est le recyclage de l’ère Jospin, sourit un dircab. Beaucoup de ministres sont de cette génération : ils ont fait pression pour que leurs copains soient dans les cabinets. » « C’est un peu inévitable pour relancer la machine après dix ans hors du pouvoir », tempère le proche d’un ministre. Même si, assure-t-il, les « boulets ont été laissés de côté ».
Un conseiller, ancien des années Jospin, tique quand même un peu. « Même s’il y a pas mal de jeunes, j’ai quand même un peu l’impression d’être dans Le Temps retrouvé en voyant à la tête des cabinets tous ces messieurs, les mêmes avec dix ans de plus, des cheveux plus blancs et un peu plus moches. Le plus inquiétant, c’est que je les ai retrouvés en l’état, comme s’ils reprenaient la phrase interrompue en 2002. »

A la tête des cabinets, on retrouve par exemple le très influent directeur de cabinet de Christiane Taubira, Christian Vigouroux. Il a écumé de nombreux cabinets socialistes par le passé, et à des postes de responsabilité – il fut dircab de Pierre Joxe à l’Intérieur et d’Elisabeth Guigou à la Justice puis à l’Emploi et à la solidarité. Ce “ministre bis” a l’oreille de l’Elysée et de Matignon. Résultat : sur treize membres actuellement nommés, les trois principaux (dircab, dircab adjoint, chef de cabinet) et le conseiller diplomatique faisaient déjà partie de l’équipe Guigou de 1997 à 2000. Christiane Taubira n’aurait réussi à choisir elle-même que son conseiller politique et sa chargée de communication.

Le directeur de cabinet de Michel Sapin, Gilles Gateau, directeur général adjoint de l’ANPE entre 1993 et 1997, connaît très bien le conseiller social de Jean-Marc Ayrault, Christophe Devys : tous deux étaient conseillers à Matignon sous Jospin. Celui de Manuel Valls à l’Intérieur, Jean Daubigny, avait travaillé à Matignon sous Rocard. Le préfet Jean-Luc Névache, dircab de Marisol Touraine aux Affaires sociales, a travaillé au cabinet de Fabius à Matignon dans les années 1980, puis avec Alain Richard à la Défense. Géraud Guibert, à l’Ecologie, a été successivement conseiller de Pierre Bérégovoy, puis de Laurent Fabius à Bercy. Hélène Farnaud-Defromont, la directrice de cabinet de Pascal Canfin, fut conseillère à Matignon sous Jopin.

Jean Mallot, futur directeur de cabinet d’Alain Vidalies aux relations avec le Parlement (il n’est pas encore nommé), a déjà occupé ce poste entre 1988 et 1993. Laurence Engel, qui dirige le cabinet d’Aurélie Filippetti à la culture, était membre du cabinet de Catherine Tasca. Rémy Rioux, le directeur de cabinet de Pierre Moscovici à Bercy, a déjà une petite expérience ministérielle : de 2000 à 2002, il était conseiller budgétaire auprès de Daniel Vaillant, ministre de l’intérieur. Pierre-Yves Duwoye, le dircab de Vincent Peillon, était directeur-adjoint du cabinet du ministre de l’éducation Chevènement – en 1985. Claude Coquart, le dircab de George Pau-Langevin à la réussite éducative, a travaillé dans les cabinets de Ségolène Royal.

« Les cabinets sont plus vieux que sous la droite, constate un jeune conseiller de Bercy. Cela fait dix ans que nous n’étions pas au pouvoir, il faut relancer la machine. » Geneviève Fioraso, à la Recherche, a même fait le choix d’un cabinet expérimenté : « Ils ont tous plus de 40 ans… C’était beaucoup plus jeune avec ses prédécesseurs. »
Un conseiller de Jean-Marc Ayrault nous le confiait, avant même le premier tour de la présidentielle : « On va devoir affronter des critiques sur le manque de renouvellement dans les cabinets, car on aura un problème d’âge, essentiellement dû à notre absence du pouvoir depuis dix ans. En 1981, la nouvelle génération de hauts fonctionnaires était prête à gérer. Là, il y a eu un afflux récent, lié à l’alternance, mais ces nouveaux ne sont pas cornaqués. Il va falloir assumer une certaine expérience dans les cabinets, pour transmettre peu à peu et former une nouvelle génération politique. »

A l’Elysée aussi, François Hollande a rappelé ceux qui officiaient déjà au sommet de l’Etat du temps de la « gauche plurielle ». Le conseiller aux affaires stratégiques, Christian Lechervy, travaillait avec Alain Richard au ministère de la défense. Christian Gravel, un des deux responsables de la communication, secondait Manuel Valls quand celui-ci était porte-parole de Matignon. Quant à Aquilino Morelle, son conseiller politique, il était la “plume” de Jospin.

Les recyclés de la Sarkozie

Autre signe de la volonté de continuité de l’Etat, plusieurs conseillers sont rescapés de l’ère Sarkozy. Au ministère de l’intérieur, l’arrivée de Renaud Vedel, 40 ans, directeur adjoint de cabinet, a fait jaser. Venu de la préfecture de police de Paris où il était secrétaire général de l’administration, il est considéré comme un proche de Michel Gaudin, l’ancien préfet de police récemment débarqué par François Hollande. Il l’a en effet suivi depuis 2002, d’abord à la direction générale de la police nationale puis à la préfecture de police de Paris. Coauteur de plusieurs rapports avec Gaudin et le criminologue Alain Bauer, cet énarque, décrit comme un brillant juriste, avait parallèlement participé à plusieurs réunions de Terra Nova.
« Une belle prise », apprécie Alain Bauer. « Mais il reste le fils spirituel de Gaudin, on fait rentrer le loup dans la bergerie », met en garde un policier. Quant au directeur de cabinet adjoint Thomas Andrieu, il a mis en musique la réforme des retraites de Sarkozy, en tant qu’adjoint de la direction générale de l’administration et de la fonction publique.
Chez Najat Vallaud-Belkacem, le directeur de cabinet et son adjoint faisaient partie du cabinet de Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités actives de Nicolas Sarkozy entre 2007 et 2010 et père du RSA. Mais la consigne élyséenne était claire : éviter les figures trop marquées. Delphine Batho en a fait l’amère expérience en se voyant retoquer son directeur de cabinet par Matignon.

Terra Nova, Euro Rscg, “Ségosphère” : des réseaux alternatifs de recrutement

D’autres réseaux ont aussi fonctionné. Les anciens ségolénistes sont entrés en force dans les équipes. « Grâce à Ségolène Royal, il n’y a plus uniquement la promo Voltaire (celle de François Hollande à l’Ena) ou le Mouvement des jeunes socialistes comme canal de recrutement, mais aussi la présidentielle de 2007 », glisse un conseiller en souriant. Un autre de la « promo Ségo » expliquait d’ailleurs récemment ainsi sa décision de rejoindre un cabinet ministériel : « Je vais y retrouver le noyau de la Ségolénie, le diamant pur de l’engagement », avouait-il, lyrique.

Ségolène Royal.© Reuters.

Certains anciens piliers de l’ex-candidate socialiste à la présidentielle détiennent des postes enviés : Christophe Chantepy, Camille Putois et Dominique Bouissou à Matignon (respectivement directeur, directrice adjointe du cabinet et responsable de la communication), Nicolas Perrin (un proche de François Rebsamen) chez Dominique Bertinotti (autre fidèle de la présidente du conseil régional de Poitou-Charentes), Manuel Flam chez Duflot, etc. Nicolas Maccioni, le chef de cabinet de Marilyse Lebranchu, avait fondé en 2007 avec Thomas Hollande la « Ségosphère ». Autre pilier de la campagne web de 2007, Aziz Ridouan est devenu conseiller presse chez Fleur Pellerin à Bercy. Mais, explique l’un d’eux, « beaucoup de gens de chez Ségolène Royal venaient à l’époque de chez François Hollande ».

Dans un autre registre, ils sont aussi quelques communicants à avoir travaillé pour Euro-RSCG, l’agence de communication réputée pour servir de couveuse aux grands partis politiques. A titre d’exemple, on retrouve l’ancienne directrice de la communication du PS, Marie-Emmanuelle Assidon, désormais responsable de la presse au cabinet de Laurent Fabius au Quai d’Orsay, qui y a été directrice associée. Marion Bougeard, ancien attachée de presse de Liliane Bettencourt, a œuvré en mai pour Jérôme Cahuzac au Budget – mais elle n’est toujours pas nommée au Journal officiel.

Comme Marianne l’a relevé, les experts du think-tank progressiste Terra Nova (dont le fondateur Olivier Ferrand est un ancien strauss-kahnien) sont aussi nombreux à Matignon, à l’Elysée et dans les ministères. Pas très étonnant puisqu’au PS, les réseaux d’experts sont souvent – voire presque toujours – animés par des énarques ou des représentants des grands corps. Olivier Ferrand ne s’en cache d’ailleurs pas, quand en pleine campagne électorale (il est candidat dans les Bouches-du-Rhône), il s’excuse d’être pendu au téléphone auprès d’un journaliste de Rue 89 : « Je fais Pôle emploi pour le gouvernement… »

Enfin, en privé, certains socialistes pestent sur les couples politiques du gouvernement. La directrice de cabinet d’Aurélie Filippetti est aussi la compagne du conseiller politique de François Hollande à l’Elysée, Aquilino Morelle. Le conseiller d’Arnaud Montebourg au Redressement productif, Boris Vallaud, est l’époux de la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem. Laurent Olléon, directeur adjoint du cabinet de Marylise Lebranchu à la réforme de l’Etat, est l’époux de la ministre déléguée à l’économie numérique Fleur Pellerin. A chaque fois, leur compétence n’est pas en cause : la première était responsable des affaires culturelles auprès de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris, le deuxième est un homme de confiance de Montebourg – ex-directeur général des services du conseil général de Saône-et-Loire –, le dernier est membre du conseil d’Etat. « J’aurais du mal à l’expliquer à ma grand-mère ! » soupire un dircab socialiste.

Diversité et parité : « qui se ressemble se rassemble »

Sans surprise, ces réseaux – anciens ou plus récents – dessinent un portrait plutôt classique d’élites de la République. Et sans surprise, comme l’a déjà raconté Libération, celles-ci sont plutôt blanches de peau. Au PS, le sujet est quasi tabou, du moins sujet à polémique : pour beaucoup, interroger l’origine revient à sombrer dans un culturalisme dangereux, quand les associations de lutte contre les discriminations y voient un outil pour prouver le plafond de verre contre lequel bute une partie de la population française.
« Bien sûr que c’est important, mais c’est tout de même étrange, ce regard anglo-saxon… L’origine sociale ne se résume pas à la couleur…» Au cabinet de Benoît Hamon, où l’on a « deux personnes, euh comment dire, d’origine étrangère ? de diversité visible ?», on se dit tout de même circonspect face aux critiques sur l’homogénéité ethnique de l’antichambre du pouvoir : « C’est assez naïf de se dire que par la seule grâce de la victoire de Hollande, une transformation des grandes écoles et des grands corps surgirait d’un seul coup. Comme si par sa seule élection, l’Ena n’existait plus… » Au ministère de la famille, on dit « avoir la chance d’avoir un conseiller technique d’origine sénégalaise ». Un conseiller du quai d’Orsay le souligne d’ailleurs très brutalement : « Faut dire les choses comme elles sont : autant il y a quelques Arabes, autant les Noirs se comptent sur les doigts d’une main. »
Un autre conseiller ne se satisfait pas de la situation : « C’est un véritable scandale ! On est en plein dans la République des réseaux et des cabinets blancs. Alors que la pente était ascendante sur le sujet, au PS, parmi les candidats aux législatives et surtout au gouvernement, c’est l’échec total pour les équipes ministérielles. » Selon ce même conseiller d’un ministère délégué, « tout a été fait trop rapidement, et ni l’Elysée ni Matignon n’ont visiblement donné de consignes suffisamment explicites sur la diversité. Du coup, les énarques se recrutent eux-mêmes, et dans un réflexe pavlovien, qui se ressemble se rassemble…».

Le dircab d’un grand ministère raconte tout de même avoir tenté d’y veiller : « J’ai reçu 120 candidats. J’ai regardé si certains étaient issus de la diversité. Je n’en ai pas trouvé. Dans notre domaine, le vivier est quasi inexistant. » Idem pour un de ses collègues de Bercy, administration peu « diverse ». « Je n’ai pas trouvé la baguette magique… » « On est attentif à la diversité, mais il faut constituer les cabinets très rapidement, s’excuse-t-on chez Michel Sapin. En aussi peu de temps, c’est difficile… »

© Reuters.

Où sont les femmes ?

La bataille de la parité échoue au même endroit. Pourtant, pour la première fois de l’histoire de la Ve République, le gouvernement est strictement paritaire. Certes, tous et toutes n’ont pas les mêmes postes et Christiane Taubira est la seule à occuper un ministère régalien. Aux Affaires sociales – domaine traditionnellement occupé par les femmes, en politique comme ailleurs –, les quatre ministres – dont trois déléguées – sont des femmes, quand Bercy reste un privilège d’hommes. Il n’empêche : sous la pression des associations féministes, Hollande a tenu sa promesse et c’est une petite révolution. Mais, en l’absence de consigne explicite, les cabinets ministériels sont gonflés à la testostérone.
D’après nos calculs, sur les 306 conseillers nommés jusque-là au Journal officiel, seuls 96 sont des femmes. Soit une proportion de 30 %. Sur les 34 directeurs de cabinet, 5 sont femmes, dont 4 pour des ministres délégués. Seule ministre de plein exercice à avoir choisi une directrice de cabinet : Aurélie Filippetti, à la Culture. Par ailleurs, cinq femmes sont directrices adjointes, et cinq sont chefs de cabinet. Au total, sur les trois postes les plus importants des cabinets, 92 sont occupés par des hommes, contre 17 pour des femmes (soit une proportion de 16 % !).

© Christophe Gueugneau
A l’Elysée non plus, la parité n’est pas du tout respectée, avec 11 femmes sur les 40 membres du cabinet. Mais symboliquement il est dirigé par une femme, Sylvie Hubac, proche de François Hollande depuis leurs études communes à Sciences-Po et l’Ena. Même chose à Matignon, où Jean-Marc Ayrault a choisi deux directrices adjointes de cabinet. « J’en suis très fier », se contente de commenter le premier ministre. Sans doute pour compenser le déséquilibre de l’ensemble : sur 40 conseillers, 13 sont des femmes.
« Mais c’est déjà mieux que sous Sarkozy : à l’époque il n’y avait qu’une directrice de cabinet dans les ministères », rappelle une conseillère. Surtout, souligne-t-elle, c’est la première fois que la presse – aiguillonnée par les associations féministes – s’intéresse d’aussi près à la composition des cabinets. « C’est le niveau d’exigence qui a changé dans la société. Pendant la campagne, il y a eu une pression maximale sur la revendication d’un gouvernement paritaire, mais aucune note sur les cabinets… Si la prochaine fois, le rapport de force est aussi fort que pour le gouvernement, alors ce sera différent », analyse-t-elle.

Matignon a pourtant tenté de rectifier le tir, une fois les premiers postes attribués. « On a reçu des instructions quand la presse s’est fait l’écho de la parité dans les cabinets. Mais les postes à responsabilité avaient déjà été distribués. C’était un effort de rattrapage », explique un directeur de cabinet. « Résultat, beaucoup seront là pour s’occuper de la presse et faire le café », grince un prétendant recalé pour un ministère. Certes, la remarque fleure le sexisme et la mauvaise foi. Mais elle recoupe aussi un constat : dans les cabinets, les conseillères presse et communication sont très souvent des femmes.

Même avec ce « rattrapage » – les derniers recrutements devraient être plus féminins, d’après les promesses faites par les ministères –, la parité ne sera pas respectée. Certains cabinets seront même très masculins, comme la Défense de Le Drian, l’Agriculture de Le Foll, ou l’Intérieur de Valls (3 femmes sur 14). Là, on plaide pour un vivier de conseillers très peu mixte. Au Budget, la proportion au cabinet – 3 femmes sur 10 – correspond au pourcentage de femmes aux postes d’encadrement à Bercy. « Nous avons essayé au maximum de trouver des candidates, mais nous avions aussi le souci de n’en recruter aucune dont on pouvait soupçonner qu’elle était là juste en raison de son sexe », dit-on chez Jérôme Cahuzac.
Mais que dire alors de l’Education nationale où Vincent Peillon a pour l’instant recruté deux femmes (sur 10), de Michel Sapin au Travail qui ne promet qu’un tiers ou de Geneviève Fioraso, à l’enseignement supérieur et la recherche (3 femmes sur 14) ? Le cabinet de Christiane Taubira à la justice, logiquement très fourni en magistrats – une profession elle aussi très féminisée –, ne compte que 6 femmes sur 15. Aucune n’occupe un poste de direction.

Au ministère des sports, de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative de Valérie Fourneyron, où seules quatre femmes ont été nommées sur 12 postes déjà recrutés, on plaide « l’excuse de périmètre ». « On a tellement de compétences diverses sous notre tutelle, qu’on cherche en premier lieu des perles rares capables d’assurer des fonctions transversales », explique un conseiller. Qui essaie de se rattraper d’un trait d’humour : « Mais on a tout de même une ministre femme, ça ne compte pas double ? »
Au ministère de la famille, où seulement deux femmes sur dix composent le cabinet (comme chez le délégué aux transports, Frédéric Cuvillier), la ministre Dominique Bertinotti « déplore cet état de fait », assure l’un de ses conseillers, « d’autant plus que c’était bien plus féminin à la mairie du IVe arrondissement », son ancien mandat. Et on confie avoir le sentiment que « plus on monte en grade, plus la parité est compliquée à réaliser », tout en notant que « les candidatures de femmes étaient bien moins nombreuses, comme s’il y avait une forme d’autocensure… » Même chose dans un ministère à Bercy : « On n’a reçu que 10 à 15 % de CV de femmes… C’est extrêmement faible ! Beaucoup de mecs sont candidats, même incompétents, alors que les femmes osent moins. »

D’autres ont pourtant réussi la parité – ou presque : c’est notamment le cas du ministère des affaires sociales de Marisol Touraine (8 femmes, 7 hommes), de la déléguée aux Français de l’étranger Yamina Benguigui (égalité parfaite), de Benoît Hamon à l’Economie sociale et solidaire, de Nicole Bricq à l’Ecologie, ou encore de Najat Vallaud-Belkacem aux droits des femmes.

Au ministère des affaires étrangères, Pascal Canfin (Développement) a même inversé la tendance en recrutant sept femmes pour trois hommes. Les trois postes principaux sont occupés par des femmes. « Nous avions fait le choix d’une parité stricte. Le hasard de la composition a fait le reste », explique-t-on. La preuve, aussi, qu’il est possible de promouvoir des femmes.

Au bout du compte, quelles conclusions faut-il tirer de l’examen de ces nominations ? Elles sont d’abord sociologiques : l’entre-soi des élites républicaines est plus que jamais d’actualité. Elles sont aussi politiques. Si quelques énarques de ce gouvernement ont aussi un profil militant, la République de Hollande, lui-même énarque et ancien conseiller de l’Elysée, risque d’être celle des technos brillants et des gestionnaires raisonnables. Les périls – chômage, jeunesse en crise, zone euro dans la tourmente, etc. – promettent un quinquennat troublé. Il faudra aussi de l’audace. Cette équipe-là en sera-t-elle capable ? Réponse dans les prochaines semaines.

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